Interview de Patrick Merel, Fondateur de Portable Genomics à San Diego.

J’ai pris contact avec Patrick à la suite de ses commentaires sur mon post « Le futur sans-fil de la médecine ».

Patrick est un expert en biotechnologie et en particulier du diagnostic moléculaire.
Après une carrière bien remplie, il vient récemment de se lancer dans l’aventure entrepreneuriale !
Sa société, Portable Genomics, basée à San Diego est actuellement en phase de lancement, et Patrick compte bien devenir un pionner en matière de lecture portative du génome humain.

Bonjour Patrick, pourrais-tu nous expliquer ce que fait Portable Genomics ?

Nous développons un concept et des produits de visualisation du génome humain sur plateformes mobiles (iPhone et iPad pour commencer). Nous anticipons la disponibilité prochaine de tests de séquencage du génome humain à moins de 100 $. Nos outils permettront de visualiser rapidement et complètement votre génome et ses données d’importance clinique. Certaines de ces données sont connues (et d’autre le deviennent régulièrement) pour avoir un impact sur l’avenir de notre santé.
De l’outil éducatif, au coaching médical, nos applications permettront un lien fort avec les professionnels de santé, ceux de la pharma, de la nutrition et du bien être.


Comment en es-tu arrivé à vouloir te lancer à ton compte ? Quel est ton parcours ?

Biologiste moléculaire de formation (thèse en Sciences de la Vie), j’ai commencé ma vie professionnelle dans un centre de transfusion puis à l’hôpital publique. Le milieu transfusionnel a été une très bonne école quand j’y repense. Avec un statut dans les années 80-90, entre la société privée et une institution publique, et très tôt soumis au contrôle de gestion dans mes projets de recherche, on apprend vite le cout des choses, à ne pas gaspiller, à avoir une certaine rentabilité, même en recherche, oui.

Pendant toutes ces années j’ai tissé des liens étroits avec les industriels, proposé des partenariats, participé à des évaluations de divers technologies innovantes, développé, et dans la plupart des cas, avec des entreprises américaines.

J’ai intégré plus récemment une Plateforme d’Innovation Biomédicale, une initiative rare en France, du CHU de Bordeaux, de l’Université de Bordeaux et du Conseil Régional d’Aquitaine. Parallèlement à nos projets de recherche “translationnelle”, nous incubons et participons à la vie de startups dans les domaines de la médecine et des sciences de la vie. Un impact très probable sur la tournure de mon projet.

Mais pour répondre plus directement à ta 1ère question, plusieurs facteurs m’ont amené à penser à un projet entrepreneurial:

– sur des idées “innovantes”, le facteur temps joue beaucoup. Monter un tel projet dans un cadre institutionnel “recherche” est quasi impossible. Le temps de réunir de l’argent via des improbables appels d’offres, combien de temps? Le temps d”obtenir de l’argent pour employer des étudiants ou du personnel? en France on sait financer des équipements lourds, mais pas du temps personnel. Etc, Etc. J’ai donc besoin d’aller vite.

– l’obtention de financements pour embaucher des collaborateurs. J’ai besoin de bio-Informaticiens avec moi, de programmeurs iPhone, Android…etc. Comme je le disais, il est très difficile d’obtenir de l’argent pour embaucher du personnel via nos institutions. Ca n’existe pas, ce n’est pas la même chose que de se faire financer du matériel high-tech. Et puis franchement, demander un financement pour embaucher un développeur iPhone dans le milieu médical? On me prend pour un fou.

– A force de travailler à monter des projets pour les autres, j’ai eu envie, trop tardivement peut-etre, de monter mon propre projet.

– Et surtout, un constat amer, de l’incapacité des universités françaises à tisser des relations académie-industrie efficaces. Courage fuyons.


Pourquoi pars-tu monter ta société aux Etats-Unis ?

Là encore, plusieurs raisons.

La première raison, OSEO.  Pour avoir découvert le fonctionnement de la création d’entreprise qu’à la fin de l’année dernière, j’ai vite compris que le passage, hélas, obligé pour un projet émergent innovant, était le concours “OSEO”. C’est effectivement un bon exercice, qui a le mérite de mettre noir sur blanc l’ensemble du projet, de clarifier plein de détails. Ca m’a beaucoup aidé, même si ca m’a sucré toutes mes vacances de Noel 2009. Bien évidemment, OSEO m’a dit non. Mais pas seulement.

3 arguments m’ont été opposés, notre projet leur est paru bioéthiquement incorrect (sans toutefois que me soit précisé ce qui était bioéthiquement incorrect), leur est paru pas assez innovant (un analyseur de génome humain sur iPhone n’est pas assez innovant pour OSEO Bordeaux et donc pour la France) et enfin, la cerise sur le gâteau, puisque le marché visé existait déjà aux USA, ils m’ont recommandé d’aller m’installer aux USA. OSEO qui est censé aider la création d’entreprise en France!!!

L’avance des 40.000€ d’OSEO aurait pu bien évidemment m’aider dans cette phase de création, mais ce n’est pas le plus embêtant. Ce qui m’a pourri la vie quand même, c’est que par la suite, toutes les institutions françaises d’aide à la création que j’ai pu rencontrées, m’ont toutes demandé, avant de me fournir de l’aide, “Avez-vous été lauréat du concours OSEO?”, la question qui tue. Car effectivement, en répondant non, toutes les portes se sont fermées, et on m’a aussi découragé d’aller voir les investisseurs français. Retour à la case départ, sans toucher les 40.000 donc. OSEO semble donc avoir en France le monopole de la décision de choisir ce qui est innovant de ce qui ne l’est pas. C’est tout simplement intolérable.

La deuxième raison, a toujours un rapport avec l’innovation, mais l’innovation dans le domaine médical, et la bioéthique.

En France, il est interdit par la loi, de commander soi-même un test génétique ou génomique (la différence réside dans le fait que ces derniers rapportent une très grande quantité de marqueurs génétiques, plus de 600.000 pour certains. Dans cette catégorie, réside aussi l’analyse complète du génome). Faire cela est punit de 15.000€ d’amende et d’un an d’emprisonnement. Oui, en France.

Ailleurs dans le monde, de nombreuses sociétés proposent déjà ce type de tests génomiques au grand public, via internet. Et à votre avis, les francais ne savent pas utiliser internet?

Portable Genomics ne propose pourtant pas de tests génétiques. Nous proposons d’analyser les résultats de ces tests, de les visualiser plus simplement, de façon plus compréhensible, et de connecter ces patients avec les professionnels de santé. Pour que les patients puissent se faire aider.

Sachant les restrictions imposées par le comité de bioéthique en France, notre projet s’est donc orienté vers le marché des professionnels de santé uniquement en France. Proposer un outil aux professionnels français, ceux qui manipulent, et ont le droit de regard, sur ces données. Et bien c’est cela qui a été jugé bioéthiquement incorrect par OSEO et par d’autres, comme l’INRIA qui nous a aussi refusé son aide en bioinformatique.

Donc, bilan des courses, on me refuse de l’aide à la création en France, on juge le projet bioéthiquement incorrect, et bien allons voir ailleurs.

Cet ailleurs je l’ai trouvé à San Diego en Californie du sud. San Diego est le plus gros hub de médecine mobile aux USA (wireless healthcare), héberge les 2 plus gros constructeurs de séquenceurs de génomes humains (illumina et Life Technologies) et plusieurs académiques y militent activement pour l’utilisation des données génomiques en médecine de tous les jours. J’ai donc pris des vacances, et suis parti présenter mon projet aux institutions d’aide à la création de San Diego. J’y ai aussi retrouvé des amis français de là-bas, de vrais amis, entrepreneurs et prêts à m’aider dans ce lancement.

Là-bas, j’y ai eu un tout autre discours. Les gens comprenaient les enjeux, dans quel univers j’allais évoluer, et surtout, de quel marché on parlait. Petite digression, on m’a d’ailleurs plus challengé sur l’aspect marché, que sur l’aspect technologie. Une fois cela d’acquis, on voulait voir notre interface, bien évidemment. Mais ça, ça sera plus tard, une fois notre brevet déposé, très bientôt.

On m’a dit plusieurs choses d’intéressantes. Que je ne cherche pas plus loin, San Diego était l’endroit où il fallait que je m’installe, et on allait m’aider. Sous forme de coaching entrepreneuriale, de présentation aux investisseurs, de locaux d’incubation…etc. Que bien sur, qu’ils considéraient ce projet comme innovant. De la génomique médicale sur téléphone, ca a eu son petit effet Waou là-bas. Ce qui m’a réjoui, car je pensais ne plus savoir présenter ce projet, vu les commentaires que j’avais eu en France. Nous avons même eu la chance de rencontrer le mois dernier, en privé,  le responsable du développement économique de l’état de Californie, un collaborateur proche du Gouverneur Schwarzenegger. Il a été ravi de voir un projet français souhaitant s’installer en Californie. Il a aussi tout de suite fait le lien entre notre projet, les économies de santé, la médecine personnalisée…etc. Même si il ne nous a fait aucune promesse, nous avons été assuré de son soutien direct dans toutes les étapes à venir de notre création.

La décision a été prise donc de s’installer à San Diego, uniquement San Diego.


Comment as-tu fait pour installer ton business là-bas, as-tu déjà la Green Card ?

Et bien là, on se dit que ça aurait été tellement plus simple de lancer la société en France.

Il a fallu que j’identifie un avocat pour m’aider à créer la société, et m’aider à obtenir un visa d’entrepreneur, afin que j’ai ça lors de notre 1ere présentation aux investisseurs, programmée en Décembre. J’ai initié tout ça le mois dernier, à l’aide d’un avocat francais basé à Los Angeles. C’est quand même plus simple pour une 1ere expérience que de faire ca en anglais. Bien que la création de la société n’est pas le plus compliqué, l’obtention du visa l’est. Aujourd’hui il est recommandé d’amener au moins $150K sur le compte de la société nouvellement créée pour espérer l’obtention du visa. J’ai donc du lever $150K de love money pour cette avant-premiere phase. Un bon exercice pour la suite?

La présence de deux de mes amis sur place aide beaucoup ce projet. Leurs compétences en business management, et leur insertion dans le tissu local sont précieuses. Savoir s’entourer des bons collaborateurs est un aussi élément clé.


Quelles seront les premières étapes du lancement de ta société ? Recherche de fonds, recrutements,… ?

Octobre, levée personnelle de $150K, Novembre opération visa de travail, Décembre début de notre présentation aux BA de San Diego.

Levée de fonds espérée pour le 1er trimestre 2011 avec fin du 1er trimestre 2011 embauche de 9 personnes à San Diego.


Comment anticipes-tu l’avenir de ta société ? y-a-t-il une forte concurrence dans ton domaine ?

Pour l’instant, peu de gens misent sur la génomique “portable”, sauf quelques visionnaires, dont le CEO de la principale société en séquencage du génome, illumina, qui circule déjà avec son génome complet sur son iPad. Une solution portable non commercialisée, mais la seule connue aujourd’hui. L’obstacle majeur restant comment visualiser ses données quand on est pas un spécialiste en biologie moléculaire. Nous pensons avoir la solution, et nous allons le faire savoir.

Pour ce qui est de la vision de la société à long terme, elle a été est un facteur déclenchant de notre création. La médecine génomique va exploser, et un vaste champ d’investigations va s’ouvrir très rapidement. Scientifiques comme commerciales. Sauf en France, si les restrictions du comité de bioéthique persistent en l’état. Et je pense pas seulement à la génomique, mais aussi, à toute l’industrie de la médecine 2.0 qui en pâtiront si cela ne bouge pas.

A court terme, tout reste à faire et à concrétiser. Mais nous avons cette forte volonté de participer à cette aventure annoncée, faire partie de ses acteurs, durant les 2-3 ans qui viennent. Aux USA.

Ensuite, nos développements bio-informatiques devraient nous amener vers d’autres industries, la pharma et le diagnostic invitro, qui devraient entamer de profondes mutations avec les avancées de la génomique. De fortes croissances à venir donc.

Je ne vois pas par contre, de changements possibles, dans notre univers, en France avant minimum 5 ans. Comme le dirait Luc Besson, “dans 5 ans, si la génomique revient (en France), nous reviendrons aussi”. Mais ca coutera plus cher 😉

Merci Patrick et bonne continuation avec Portable Genomics.

C-E SERRE

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6 Reponses a “Interview de Patrick Merel, Fondateur de Portable Genomics à San Diego.”

  1. Mathieu entrepreneur dit :

    Article très intéressant qui m’informe un peu plus des modalités pour ouvrir un business aux USA.
    Patrick a fait là preuve de sa qualité d’entrepreneur: aller de l’avant même quand on nous met des bâtons dans les roues. OSEO me déçoit énormément. Et de la à faire la pub pour les USA, c’est à ni rien comprendre. Je vais demander des remboursements d’impôts ….

  2. Edouard F. dit :

    Les questions de bioéthique c’est toujours des sujets compliqués. Sur des business comme cela il vaut peut-être mieux aller directement au Etats-Unis ou il y a moins de barrières. Développer ce business en France pourrait conduire à l’échec. En tout cas, je suis aussi déçu par OSEO.

  3. futurentrepren dit :

    Oui quand OSEO refuse un financement ça peut devenir très problématique…Lorsqu’il n’y a qu’un seul organisme qui peut décider de si “un projet est innovant” cela conduit forcement à des dérives, en particulier lorsque les investissements de départ sont importants…

  4. Patrick dit :

    Notre ministre Roseline a dévoilé récemment les changements futurs de la loi de bioéthique. Rien sur la génétique ou la génomique personnelle. Donc le secteur de la bioInfo médicale peut s’en aller tranquillement à l’étranger.

    Pourtant, d’un point de vue entrepreneurial et économique, pourquoi ne pas aider une société ayant un marché à l’étranger de développer sur le sol francais, d’embaucher des francais, et ramener du PIB pour la France?

    Je vous conseille d’aller jeter un oeil sur cette vidéo-interview de Nathalie Kosciusko-Morizet ici: http://www.denisesilber.com/silberblog/2010/10/denisesilber-nkm-interview.html

    Elle veut retenir les startups qui partent aux USA, en raison, d’après notre ministre, d’un marché plus étendu là-bas. Et si nos startups partaient là-bas parce que tout simplement elles ne sont pas aidées en France, où que l’on ne souhaite pas prendre de risque sur leurs projets?

    A se demander si les créateurs d’entreprises, pas les pique-assiettes qui gravitent autour du monde entrepreneurial, verront vraiment l’argent, trop souvent promis, de ce grand emprunt.

  5. aenimus dit :

    Ces mecs ont-ils seulement une once de morale ?

  6. […] Je viens de lire un article d’un entrepreneur qui raconte les choses comme elles sont et non pas “le discours à donner pour vendre ma success-story et faire mon buzz” : Interview de Patrick Merel, Fondateur de Portable Genomics à San Diego. […]

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